Quand la CAN change de tempo sans prévenir
Dans le football africain, certaines annonces font plus de bruit qu’un stade plein à la 90e minute. Celle-ci en fait partie. La Confédération africaine de football (CAF) a décidé de modifier le calendrier de la Coupe d’Afrique des Nations : désormais, la compétition phare ne se jouera plus tous les deux ans, mais tous les quatre ans.
Sur le papier, ça ressemble à un simple ajustement. En coulisses, c’est un vrai tremblement de terre institutionnel.
Le problème ? Beaucoup de fédérations affirment avoir découvert la nouvelle presque en même temps que le grand public, lorsque le président de la CAF, Patrice Motsepe, l’a annoncée officiellement en décembre, à la surprise générale.
Autrement dit : pas de réunion massive, pas de grand vote visible, pas de débat prolongé. Juste un changement historique posé sur la table.
Des présidents mis devant le fait accompli
Plusieurs dirigeants africains racontent une version très différente du discours officiel. Pour eux, la décision était déjà ficelée avant même d’être discutée.
Certains expliquent qu’on leur avait promis des échanges au Maroc, en marge de la CAN, mais qu’au final, les discussions ont été aussi courtes qu’une mi-temps sans ballon. Pas de vrai débat, pas de vote clair, pas de possibilité d’influencer le résultat.
Un président, sous couvert d’anonymat, résume l’ambiance :
« On nous a dit que ce serait discuté, mais tout était déjà décidé. Si tous les présidents avaient réellement voté, ce changement ne serait jamais passé. »
Dans plusieurs fédérations, l’information est arrivée par rumeurs, messages WhatsApp et conversations de couloir plutôt que par courrier officiel.
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Un cercle fermé plutôt qu’une grande assemblée
En principe, les grandes décisions doivent passer par l’ensemble des associations membres. En Afrique, cela représente 54 fédérations.
Mais cette fois, les échanges se seraient limités à un petit cercle : d’abord quelques membres du comité exécutif, puis l’ensemble de ce même comité. Ensuite, annonce publique. Rideau.
La CAF, elle, défend sa méthode : selon son interprétation des statuts, son comité exécutif est autorisé à trancher pour les compétitions.
Sauf que des spécialistes de la gouvernance sportive voient les choses autrement. Pour eux, modifier la fréquence d’une compétition continentale n’est pas un simple détail administratif : c’est une réforme structurelle qui devrait passer par une assemblée générale complète.
En clair : changer la CAN, ce n’est pas déplacer un cône à l’entraînement, c’est déplacer toute la pelouse.
Des coulisses sous tension
Dans les discussions informelles, certains dirigeants vont encore plus loin. Ils estiment que le comité exécutif ne ferait parfois que suivre une ligne imposée par les plus hauts étages du football mondial.
Des accusations circulent sur une gestion centralisée, où les grandes orientations seraient dictées sous pression extérieure, plutôt que construites collectivement avec les fédérations africaines.
Résultat : beaucoup préfèrent rester silencieux publiquement, par peur de représailles institutionnelles. Dans le football, la langue est parfois libre sur le terrain, mais prudente dans les bureaux.
La CAN tous les deux ans, un moteur économique
Au-delà de la politique, la question est aussi financière et sportive.
Pour plusieurs anciens dirigeants, la CAN organisée tous les deux ans avait un rôle clé :
elle assurait une rentrée d’argent régulière à la CAF,
elle poussait les pays hôtes à investir dans les infrastructures,
elle maintenait les joueurs locaux sous pression compétitive,
elle donnait une vitrine constante au football africain.
Passer à quatre ans, c’est comme passer d’un rythme sprint à un rythme marathon… sans toujours avoir les chaussures adaptées.
Un ancien vice-président résume :
« Avec quatre ans d’attente, les joueurs locaux perdent de la visibilité, les fédérations perdent un moteur financier, et le football africain respire moins souvent sur la scène mondiale. »
Un projet ancien qui revient par la fenêtre
En réalité, l’idée ne date pas d’hier. Depuis plusieurs années, certains acteurs du football mondial évoquent une harmonisation des grandes compétitions continentales sur un cycle de quatre ans.
Le débat existe depuis longtemps, mais en Afrique, il avait souvent été freiné. Cette fois, la machine semble s’être remise en marche… discrètement, puis brutalement.
Même la gestion des sélections pourrait être impactée : la libération des joueurs, les calendriers européens, et les compétitions locales africaines devront s’adapter à ce nouveau tempo.
Et les joueurs locaux dans tout ça ?
Autre inquiétude : l’avenir des compétitions réservées aux joueurs évoluant dans les championnats africains.
Certains projets envisagent de modifier, voire remplacer, certaines épreuves par de nouveaux formats inspirés de modèles européens. Problème : ces changements risquent de réduire les opportunités pour les talents locaux de se montrer sur une grande scène.
Moins de tournois = moins de projecteurs = moins de progression.
Pour beaucoup, la CAN n’est pas seulement un trophée : c’est une vitrine continentale, une rampe de lancement, une scène où se construisent des carrières.
Une réforme qui divise plus qu’elle ne rassure
Changer la CAN, ce n’est pas seulement changer une date sur un calendrier. C’est toucher :
au business du football africain,
à la visibilité des joueurs,
à la souveraineté des fédérations,
à l’équilibre entre Afrique et Europe.
Aujourd’hui, la décision est actée pour l’avenir. Mais la contestation gronde doucement, comme un stade qui commence à siffler avant le coup d’envoi.
L’Afrique du football à un tournant silencieux
La CAF voulait sans doute moderniser. Elle a surtout déclenché un débat brûlant. Entre stratégie, finances, influence extérieure et identité sportive, la CAN entre dans une nouvelle ère… sans que tout le monde ait vraiment signé le contrat.
Dans le football africain, le ballon continue de rouler. Mais cette fois, il change de trajectoire.
